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Lajja Gauri, Serpents, Arbres, les représentations d’énergies divines pour l’enfantement

अदि॑ति॒र्द्यौरदि॑तिर॒न्तरि॑क्ष॒मदि॑तिर्मा॒ता स पि॒ता स पु॒त्रः । विश्वे॑ दे॒वा अदि॑ति॒: पञ्च॒ जना॒ अदि॑तिर्जा॒तमदि॑ति॒र्जनि॑त्वम् ॥
अदितिर्द्यौरदितिरन्तरिक्षमदितिर्माता स पिता स पुत्रः । विश्वे देवा अदितिः पञ्च जना अदितिर्जातमदितिर्जनित्वम् ॥
aditir dyaur aditir antarikṣam aditir mātā sa pitā sa putraḥ | viśve devā aditiḥ pañca janā aditir jātam aditir janitvam ||
« Aditi est le ciel, Aditi est le firmament, Aditi est la mère, le père et le fils, Aditi est tous les dieux, Aditi est les cinq classes d’êtres vivants, Aditi est la génitrice et la naissance ».

Rig veda, 1.89.10

Il y a plus d’une vingtaine d’années, j’ai passé de longues périodes dans la région du Karnataka, visitant des sites archéologiques et les zones où je pouvais trouver un patrimoine anthropologique intéressant. J’ai vu les champs crevassés par la sécheresse se transformer en terre fertile et les ruisseaux invisibles devenir de puissants torrents. Le pays change dramatiquement entre l’aridité de la saison sèche et l’exubérance qui se déploie pendant et après la saison des pluies. On arrive, alors à comprendre les émotions qui naissent de la joie d’engendrer la vie et de la peur de la perdre. Les concepts se traduisent en images qui évoluent en fonction de l’environnement et des traditions culturelles. Presque toutes les cultures, qu’elles soient archaïques ou contemporaines, ont donné naissance à des images d’héros divins à qui les gens demandent protection ou l’accomplissements de leurs souhaits. De même, au cours des siècles, pour se protéger des événements naturels, l’individu s’en remet souvent à des entités extraordinaires.

Lajja Gauri

La première fois que j’ai vu une sculpture de grande taille de la déesse Lajja Gauri, c’était au sud de l’Inde. Lajja Gauri est une représentation captivante d’une femme exposant son vagin dans la position de l’accouchement ; mais ce qui est saisissant dans cette sculpture, c’est que souvent une fleur de lotus remplace la tête humaine. Le lotus représente un esprit non-pollué, l’énergie divine avec son infinie pouvoir créateur. On peut lire dans la plupart de textes de yoga et tantra que le déploiement du lotus est l’expression des hauts niveaux de conscience, quand l’être humain atteint des vertus divines et créatrices. Et dans la littérature et l’imagerie populaire, le lotus est directement associé à la fertilité et la pureté car il peut même fleurir dans des étangs pollués sans perdre sa beauté.

On trouve des sculptures de cette déesse à travers toute l’Inde, à partir des premiers siècles de notre ère. Les dimensions des images de Lajja Gauri vont d’une très petite taille à des proportions presque humaines.

Dim. : H. 10,3 x L. 10,3 cm

Gauri est le nom que l’on donne à la déesse et qui signifie littéralement « brillant », « éclatant » ou « blanc ». Lajja se traduit par « honte », mais ce que cela veut probablement dire, c’est que la déesse n’a pas honte d’exposer son vagin, la porte sacrée par laquelle les humains rejoignent la vie. La sculpture de Lajja Gauri n’est mentionnée dans aucun texte ancien traitant de l’iconographie des déesses, probablement parce qu’elle est d’origine tribale. Aussi, il semblerait que dans chaque région la déesse avait un nom autochtone. Ce n’est qu’au XX ème siècle que la célèbre historienne de l’art Stella Kramrish a associé Lajja Gauri à la déesse Aditi. La Dr. Kramrish s’est basée sur la description que le Rig Veda fait d’Aditi avec la posture de flexion des genoux, position que les femmes prennent encore pour accoucher dans les villages.

La terre est née de Celle qui était accroupie, les jambes écartées, et de la terre sont nés les quartiers du ciel.

(Rig Veda, 10.72.3-4)

Certains érudits disent que cette déesse n’est pas une représentation de l’accouchement car on ne voit pas le ventre d’une femme enceinte. Cependant la maternité est aussi souvent représentée par la vision du vagin comme dans certaines sculptures de Maya Devi, soit lorsqu’elle rêve de devenir mère ou quand elle accouche de Siddhârta Gautama le fondateur du bouddhisme. Ces images se trouvent dans le grand stupa à Sanchi (III ème siècle av. J.C.). Aussi, dans le musée de Sanchi il y a une petite sculpture de Lajja Gauri.

Sanchi, site bouddhique.
Yakṣi, esprit de la Nature ainsi que Maya Devi, exposent leur vagin.
Dans le Musée il y a une petite sculpture de Lajja Gauri.

Sur la route entre Aihole (avec des monuments datant du IV ème et du XII ème siècle) et Badami qui était la capitale de la dynastie Chalukya (VIème et VIIème siècle), en prenant une petite déviation, on arrive à un site appelé Siddanakolla. À l’intérieur d’une grotte on trouve, presque cachée, une sculpture de Lajja Gauri. Lors d’une de mes visites j’ai vu arriver un bus avec des jeunes filles à l’aube de la puberté qui allaient vénérer la déesse, j’imagine pour assurer leur future fertilité.

La grotte de Siddanakolla

La sculpture de Lajja Gauri à Siddanakolla se trouve d’un côté de la grotte, elle est humide tout au long de l’année, lors de la saison sèche on y trouve une discrète chute d’eau qui se transforme en une puissante cascade vers la fin du mois d’août. Dans la grotte, on retrouve également une autre composante de la fertilité : un phallus qui trône sur une vulve, le liṅga dans la yoni, le symbole du dieu Śiva, pour certains, le créateur par excellence, le Mahadeva. Il y a aussi dans les environnements de la grotte, quelques représentations de serpents considérés également comme des entités de bon augure et qui sont invoquées pour la fertilité.

Il y a encore des d’autres Śiva liṅgas dans des petits temples ainsi qu’une petite enceinte, construite vers le VIIème siècle, où l’on voit deux protecteurs à tête de chèvre qui se tiennent de part et d’autre de l’entrée.

Les entités avec la tête de chèvre sont souvent associées à la fertilité et à l’abondance. (Dans la mythologie grecque une chèvre a allaité Zeus enfant qui en jouant lui a arraché une corne, devenu la corne d’abondance.) En Inde on trouve deux divinités à tête de chèvre Naigameśi et Naigameśa. Ce dernier, dans certaines légendes, apparait comme le frère ou le fils de Kārttikeya qui à son tour serait le fils des Pléiades (les Kṛttikās), nom que l’on donne également aux mātṝkās. Kārttikeya aussi connu comme Skanda était connu pour affliger les enfants de maladies, voire les propitier, et les mères sont intimement associées à la fertilité et à la maladie, à la vie et à la mort. D’après plusieurs inscriptions de l’Inde du Sud, il semble évident que Skanda/ Kārttikeya, le dieu de la guerre, et les mères/ mātṝkās étaient considérés par les rois comme des divinités protectrices. D’une manière ou d’une autre, différentes traditions ont fusionné et les mères protectrices et guerrières, sont devenues des mères protectrices de la vie, souvent sculptées avec des bébés dans leur bras.

Indrāṇī, Orissa 10th

À l’intérieur du petit temple protégé par les divinités à tête de chèvre, on trouve les mātṝkās. Siddanakolla accueille toutes et tous ceux qui recherchent la fertilité. Vers l’entrée se trouve la maison du Swami qui peut être consulté en tant que spécialiste de la fertilité.

Naigameśi et Naigameśa, Mathura

Une autre Lajja Gauri était aussi vénérée jusqu’à il y a une quarantaine d’années dans le périmètre du temple Sangameshwara, construit par la dynastie Chalukhya entre le VI ème et le VII ème siècle au village de Kudavelli, au confluent de deux rivières puissantes – Krishna et Tungabhadra. Lorsque le projet hydroélectrique de Srisailam a démarré, le gouvernement d’Andhra Pradesh a décidé de déplacer le temple hors des limites du réservoir. Le projet de déplacement du temple a été confié à l’Archaeological Survey of India (ASI). L’ASI a démonté l’ancien temple, bloc par bloc, l’a assemblé et l’a restauré dans sa forme d’origine à Alampur. Lors de ces évènements, la sculpture de Lajja Gauri a trouvé une place dans le musée d’Alampur. Le gardien du musée m’a informé que les villageois avaient permis le déplacement de Lajja Gauri au musée pour autant qu’il leur soit permis de continuer son culte dans le musée.

Il est évident que la dynastie des Chalukyas qui a régné sous trois dynasties distinctes mais apparentées : Badami, Chalukyas de l’Est et Chalukyas de l’Ouest, accordaient une importance particulière à la déesse Lajja Gauri car on a découvert dans leurs anciens territoires de nombreuses sculptures qui aujourd’hui se trouvent dans des musées ou qui ont été oubliées quelque part dans un coin.

L’historienne et chercheuse Carol Radcliffe Bolon, dans son étude sur Lajja Gauri, propose quatre catégories iconographiques qui « peuvent être conceptualisées comme progressant d’une forme un minimum anthropomorphique vers une déesse complètement anthropomorphique ».

Pot Uttanapad
Tête de lotus sans bras
Tête de lotus avec bras
Anthropomorphe

Lajja Gauri n’a pas seulement une tête en forme de lotus mais dans certaines représentations, elle porte un lotus dans chaque main. On pense d’ailleurs qu’elle aurait influencé l’iconographie de Lakṣmī, déesse de la prospérité qui tient souvent un lotus dans chaque main.

Certains érudits comme le Dr Pannikar dans son livre de Sapta mātṝkās, suggèrent que les groupes de mātṝkās auraient évolué à partir de groupes comme celui-ci avec Kubera, Lakṣmī et Hārītī (période Kouchan, Ier-IIIème siècles). Kubera aurait été remplacé par Gaṇeśa et les déesses par les mātṝkās. On peut noter le désir de manifester la fertilité et la prospérité.

Hārītī

Les divinités en Inde sont riches en contrastes et évoluent dans le temps et selon les lieux. La légende de Hārītī montre comment une entité négative peut devenir protectrice. Hārītī était une Yakṣi (esprit de la nature) avec des centaines d’enfants. Pour les nourrir, elle enlevait les nouveau-nés et les donnait à manger à ses enfants.

Hārītī, La Forêt des Singes, Ubud, Indonésie

Afin de lui donner une leçon, Bouddha cacha l’un de ses enfants, ce qui la rendit folle d’angoisse. Le Bouddha lui enseigna ainsi la détresse ressentie par un parent lors de la perte d’un enfant. Après cette expérience, elle devint la protectrice des nouveau-nés. Dans certains pays elle a gardé une apparence d’ogre.

Les serpents

L’Inde est une des régions du globe dans laquelle mettre au monde un enfant est une nécessité qui permet aux femmes de trouver une place dans leur famille et dans la société. Au Karnataka, j’ai eu l’occasion d’assister à une célébration lors d’un mariage. Il y avait un homme-serpent qui invoquait la fertilité pour le couple et pour l’abondance des récoltes.

Souvent les images des serpents entrelacés sont mises au pied d’un arbre et décorées presque quotidiennement avec du vermeil et des fleurs.

Le serpent est un animal qui a peuplé l’imaginaire des habitants de l’Inde et de l’Asie en général au cours des siècles. Dans les légendes et l’iconographie, il a toujours joué un rôle protecteur et créatif.

Tamil Nadu- et couple au centre de Naga et Nagī, Konârk (Temple du soleil) Orissa.

Les serpents en tant que force créatrice apparaissent dans divers mythes comme lorsque les Devas (Suras) et les Asuras cherchaient l’élixir d’immortalité. Ils durent baratter l’océan de lait primordial et Śiva leur prêta le grand serpent Vāsuki qui orne son cou. Puis Viṣṇu vient en aide avec un système similaire à celui utilisé par les femmes pour baratter le lait et produire du beurre. Ceci serait aussi un symbole de l’Axis Mundi, pilier/ arbre de vie qui aide à communiquer entre les divers royaumes. En tant qu’axe fixe, il représente l’absolu à partir duquel la vie éclot. Dans la légende, l’activité du barattage a donné naissance à des créatures et concoctions, plus ou moins auspicieuses.  Et pour obtenir une bonne friction, les Devas tirent d’un côté et les asuras de l’autre.

Śeṣa est le serpent où Viṣṇu se repose entre ses incarnations.

Viṣṇu au repos sur le serpent Śeṣa, naviguant sur l’Océan de Lait (l’Océan Primordial), tandis que Lakṣmī lui masse les pieds. Mathura, IXe-Xe.
Bouddha en méditation, assis sur Mucalinga. Cambodge, XIIe- XIIIe siècle.

Le roi naga Mucalinda a abrité le Bouddha quand il méditait. On trouve cette représentation en Inde et dans toute l’Asie du Sud-Est.

La déesse Manasā est vénérée dans les régions proches du golfe du Bengale. Lorsque les tanières des serpents sont inondées par les pluies, ces animaux errent nerveusement au niveau du sol, en état d’alerte et de défense constants. La légende raconte que les villageois sont allés voir le sage Kaśyapa qui, par la puissance de son esprit, a créé la déesse Manasā pour qu’elle exerce son plein pouvoir sur le monde des serpents. Manasā signifie née de l’esprit. La traduction de manas est « esprit ». Et comme elle est invoquée à la saison de la mousson et que les pluies apportent aussi la fertilité, Manasā n’a pas seulement l’attribut de protéger contre les morsures de serpents, mais aussi de favoriser la fertilité des cultures et des femmes. La morphologie du serpent évoque également l’organe mâle.

Manasā
Orissa, 9th –feuille de cuivre, 11th Bangladesh – Inde du Nord-Est- 12th.

Le professeur Bhatacharia dans un article (academia.edu), dit qu’au Bengale, la déesse des serpents était appelée Devi- Svangai ou Sungai, comme en témoignent des inscriptions sur plusieurs sculptures du XI ème siècle. Mais la déesse est généralement connue sous le nom de Manasā.

Dans les temples des yoginīs, on trouve diverses sculptures soit avec des têtes de serpent, soit avec un dais protecteur en forme de serpent. C’est une conséquence logique du fait que les yoginīs sont nées de traditions et de légendes populaires comme celle de Manasā.

Yoginīs. Temples de Ranipur Jharial, Lokhari et Hirapur
Yoginī Basva de Shahdol et Phanindri de Bheraghat

Sur cette image, on voit deux gardes protégeant le cobra royal (probablement associé à Śiva) car à la base de cette rare sculpture, en pleine nature, se trouvent les trois fils de Śiva : Gaṇeśa, Skanda et Ayyapa. En Inde du Sud, le dieu Ayyapa est vénéré comme le fils de Śiva et de Viṣṇu lorsque ce dernier s’est déguisé en Mohinī. La popularité d’Ayyappa s’est accrue dans de nombreuses régions de l’Inde, et le sanctuaire le plus important se trouve à Sabarimala, niché dans les collines au Kerala. Le sanctuaire accueille des millions de pèlerins chaque année à la fin du mois de décembre, ce qui en fait l’un des plus grands sites de pèlerinage actif au monde. Le pèlerinage attire un large éventail de fidèles, issus de divers milieux sociaux ou économiques, à l’exception des femmes en âge de procréer.

Parmi les mystères du panthéon indien, je trouve curieux de voir la relation du couple Śiva et Parvati avec la paternité et la maternité. Gaṇeśa est en réalité une création de Parvati, Skanda est le fils de Śiva et des Pléiades bien que souvent on les voie les quatre représentés en famille. Cependant, je n’ai jamais vu une image de famille qui inclut Ayyappa. L’idée qu’un homme pourrait enfanter parce qu’il se déguise en femme est étonnante. Ce concept bien qu’impossible est apprécié par les communautés en Inde du Sud, les hijras qui du Pakistan au Bangladesh et du Népal à l’Inde appartiennent au troisième genre. Traditionnellement les hijras ont le pouvoir de conférer des bénédictions lors d’occasions comme l’accouchement et les mariages.

L’arbre de vie

Arbre de vie, Varkala, Kerala.

Au Kerala, dans le temple au village de Varkala, il y a l’arbre de la vie. Ses branches sont ornées avec des poupées. La tradition veut que l’arbre fasse « grandir » un enfant dans le ventre de la femme qui offre une poupée. La fleur de cet arbre possède l’aspect d’un liṅga dans une yoni. Mais cet arbre n’est pas originaire de l’Inde mais des tropiques du continent Américain et probablement arrivée en Inde par le biais des Portugais.

Comme nous l’avons déjà dit, la vénération de l’arbre comme symbole d’Axis Mundi se manifeste en Inde comme presque partout ailleurs, également en tant qu’aide pour les guérisseurs. Pour leur apporter la connaissance de l’autre monde, comme c’est le cas des totems pour des peuples en Amérique du Nord.

En Orissa, l’arbre est respecté en tant que Mère Nature, la source de vie. Avant de couper un arbre les gardes forestiers font une cérémonie. Au sud, j’ai souvent vu des femmes faire des pūja aux arbres en leur offrant des fruits et des fleurs.

L’Inde est l’un des pays les plus fascinants que j’aie jamais visité. D’ailleurs, il y a plusieurs Indes, plusieurs idiosyncrasies dans cette terre qui s’étend de l’Indus au Brahmapoutre et de l’Himalaya à Kanya Kumari. Depuis plus de trois millénaires, un grand nombre de légendes et d’idées religieuses ont été conçues dans cette vaste région, ce qui amène parfois une histoire à en contredire une autre.

Bien qu’ils soient différents, les habitants de cette partie du monde, tout au long des siècles, ont consacré une grande quantité de leur temps, de leur créativité et de leurs prières au culte d’entités divines qui vont les bénir en leur donnant progéniture. Il semble qu’ils aient bien réussi car actuellement l’inde est le pays le plus peuplé du monde, ce qui donne naissance à de nouveaux défis.

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