
(photo Sanatan Siddhashram)
Les Bāuls sont de véritables poèmes vivants.
À la fois yogi-ni et musicien-ne-s, apparu-e-s autour du XVI siècle, ils parcouraient le Bengale en interprétant leurs chants mystiques. Aujourd’hui ils mènent une vie d’avantage sédentaire. Ils ont été tenus en très haute estime par le mystique Ramakrishna Paramahamsa (1836–1886) et le poète Rabindranath Tagore (1861–1941). Ils semblent aujourd’hui assez méconnus, même si ils ont été rendus populaires en Occident dans les années 60 par le poète Allen Ginsberg (Beat Generation), puis par Bob Dylan.
Les racines de la tradition bāul remontent à la voie sahajiyā, née au Bengale à la période médiévale, en marge du bouddhisme tantrique. C’est une voie de spontanéité incarnée, où l’accent est mis sur l’expérience du divin dans l’instant, dans le corps. Elle porte peu d’importance au ritualisme codifié et institutionnel. La voie bāul se situe donc au croisement du bouddhisme Vajrayāna, du yoga tantrique des Nātha et de la voie Bhakta (de dévotion), souvent issue de la tradition Vaiṣṇava (adorateurs de Viṣṇu). Une voie non dualiste, où le monde est perçu comme la manifestation de la conscience unie à l’énergie et non comme une illusion.

(photo Sanatan Siddhashram)
À travers des pratiques de kriyā, prāṇāyāma et méditation, les Bāuls entretiennent un lien avec la structure énergétique du corps, cakra et nāḍī (centres et canaux d’énergie), héritée de la tradition des Nātha yogis. La bhakti, portée par l’ivresse des chants mystiques, permet de vivre l’union, l’amour dans le corps et dans le cœur. Les paroles des chants bāuls sont très métaphoriques, elles peuvent être décryptées et intégrées à l’aide des enseignements du maître, du guru.
Parallèlement, au contact des courants spirituels islamiques, vont émerger des traditions de fakirs bauls, tout en conservant l’essence sahajiyā. Lalon Fakir en est l’une des figures majeures. Les Bauls appellent l’homme intérieur véritable, le Maner Manush, l’homme du cœur. L’essence divine, libre et éveillée, que l’on cherche en soi par le chant, l’amour et la présence vivante.

(photo Sanatan Siddhashram)
Avec ma bien-aimée Jade, nous avons participé à une retraite de deux semaines au Sanatan Siddhashram, fondé en 2017 par Maa Parvathy Baul. Situé dans la paisible campagne du Bengale, près de Bolpur (Santiniketan), l’ashram ressemble à un petit village construit autour d’un étang. Tout y est fait avec beaucoup de goût : bâtiments en briques, huttes de terre, espaces de pratique circulaires, un lieu dédié au Homa (rituels du feu) et un petit temple consacré à Mahākāla Bhairava à l’architecture inspirée des temples anciens, ainsi qu’un espace dédié aux divinités Nāga (serpents).
Nous avons eu l’immense chance de vivre auprès d’une dizaine de sādhu, maîtres bāuls, véritables puits de sagesse préservant cette tradition rare. Certains étaient très âgés ; le plus ancien avait cent ans. Ce type de rassemblement exceptionnel a été rendu possible par l’immense passion de Maa Parvathy pour la transmission vivante de cette voie. La plupart de ces sādhu pratiquent et partagent leur sādhanā en couple ; ils ont rarement des enfants, leur relation est davantage spirituelle que familiale. Les mariages bāuls s’inscrivent en marge de la tradition hindoue établie. Le mot Baul signifie ant (fou). Ils nous disaient, avec leur rire communicatif, que deux fous valent mieux qu’un.

(photo Sanatan Siddhashram)
La première partie des enseignements était centrée sur de longs satsaṅg. Des journées entières d’échanges, traduits du bengali en anglais par Mā Parvathy. Les maîtres racontaient leurs vies, leurs pratiques, répondaient aux questions et dialoguaient avec les étudiant-es. Ils parlaient souvent de ce lien précieux qui les unit à leur guru. Une relation de dévotion profonde, d’abandon dans une confiance totale. Un lien ininterrompu, transmis de maître à élève par la voie orale, et qui porte la tradition vivante de cœur à cœur. Il y a un respect infini pour ces gardiens et gardiennes qui transmettent la tradition. Le guru a souvent, en Occident, une connotation péjorative. Ce terme, pourtant magnifique, qui désigne celui ou celle qui aide à trouver la liberté, a d’ailleurs été déformé par le mauvais journalisme, qui le rend synonyme de « manipulateur ». Mais bien sûr, cela n’empêche pas, dans le monde spirituel d’Occident, l’existence de déséquilibrés et de faux guru. Ces temps de satsaṅg constituaient déjà une pratique intense d’attention soutenue, de presence, en assise prolongée, parfois quatre heures sans pause, jusqu’à dix heures par jour. Le ton était donné : une voie profonde, exigeante, mais portée par une grande douceur et une compassion sincère.
Dans un second temps, nous avons étudié et appris à chanter une quinzaine de chants bauls transmis par les maîtres. Nous avons pu vivre cette retraite comme une belle immersion, au cœur d’une transmission traditionnelle vivante. Les différents moments de la journée, sont ritualisés, célébrés, mais sans la rigidité d’une orthodoxie parfois pesante. Chez les Bāuls, on chante et on rit sans modération ; ils ont beaucoup d’humour, ce sont de grands enfants. C’est une voie libre, ouverte à toutes et tous, sans distinction de caste, de nationalité, de genre, loin des dogmes établis. Le véritable temple est le corps, le cœur de l’être. L’essentiel réside dans l’alchimie intérieure.

résonnent dans les cœurs.
(photo Sanatan Siddhashram)
Chaque soir, au coucher du soleil, a lieu l’ārati, rituel d’offrande de lumière accompagné de chants à la fois joyeux et intenses. Les divinités principalement invoquées sont Kālī/Kṛṣṇa et Rādhā. Au Bengale, Kālī est partout présente. Elle figure l’union cosmique entre conscience et énergie. Elle apparaît souvent sous la forme de Kṛṣṇa, on peut voir par exemple, des représentations de Kālī, jouant de la flûte dans la posture de Kṛṣṇa. Rādhā, quant à elle, peut représenter le corps subtil, énergétique, le prāṇa, les canaux d’énergie, les cakra, cette intériorité dans laquelle peut se réaliser l’union et amener à la réalisation. Rādhā est la vibration du cœur, cet amour sans condition qui nous conduit vers la source, vers la conscience pure. C’est le bhāva, le sentiment d’amour divin, la bhakti, la dévotion profonde.
Après l’ārati, nous écoutions les maîtres chanter certains de leurs poèmes mystiques. Des satsaṅg d’une autre nature. Quel que soit leur « niveau », les étudiant-es étaient invité-es à chanter seul-es, devant le groupe. La voie bāul est une voie de spontanéité, chacun s’y engage avec sa voix, son style, sa sensibilité. Ce qui compte n’est pas l’esthétique, mais la présence, l’intensité, même si la pratique repose sur des gestes et des placements précis.
Nos limites sont un peu bousculées, mais toujours avec amour, juste ce qu’il faut pour lâcher les habitudes, les réactions mentales et émotionnelles, et ainsi plonger dans nos cœurs rendus paisibles, libres d’accueillir pleinement la vie entière, de laquelle émane l’indicible saveur du sacré.
La soirée se terminait par un repas pris tous ensemble. La quasi-totalité des aliments provient du potager de l’ashram. La cuisine est savoureuse, généreuse, loin des injonctions à une pureté exacerbée que l’on peut voir dans certaines voies spirituelles. Les journées passaient comme de véritables rêves éveillés, partagés auprès d’êtres hors du commun.
Notre rencontre avec cette famille, dans laquelle nous nous sentons accueillis comme si nous les connaissions déjà depuis longtemps, nous a profondément inspirés. Ces « fous » magnifiques qui chantent l’éveil, l’amour et la liberté nous invitent à accepter d’être un peu fous pour accéder à notre profonde humanité. Joy Guru ! Hori bol !

(photo Sanatan Siddhashram)
Ô voleur du cœur, voleur de beurre,
dans quel bosquet as-tu passé la nuit jusqu’à l’aube ?
Dis-moi, mon ami, n’as-tu donc aucune pudeur ?
Dans la maison, Nanda Rani pleure,
où est donc passé le joyau bleu ?
Qui mangera maintenant le riz au lait, la crème et le beurre ?
Où est parti le voleur du cœur, le voleur de beurre ?
Je suis assise au bord du chemin,
je déposerai un baiser sur tes lèvres.
Dans la nuit folle, le voleur du cœur viendra me voir.
(Traduction d’un chant bāul, composé par Monohor khyapa Baba )