Il est finalement assez difficile de définir clairement ce qu’est le yoga. Même les spécialistes ne sont pas toujours d’accord. J’ai donc eu envie, ici, de prendre le problème à l’envers : en définissant ce que le yoga n’est pas. Peut-être cela permettra-t-il de clarifier la pratique, au moins pour les béotiens qui se retrouvent noyés dans une grande variété de formes, allant du plus farfelu au plus pointu.

The Queen Elisabeth doing yoga, London Subway
Le yoga n’est pas un sport
Pour quiconque connaît un minimum la pratique, cela paraît évident. Pourtant, lorsque l’on observe «l’offre» proposée aujourd’hui, notamment en Occident (mais pas seulement), on trouve bel et bien des formes où la performance est mise en avant.
Selon Pierre Parlebas (sociologue et théoricien du sport et de l’activité physique), «le sport est compétition». Il définit le sport comme «l’ensemble des situations motrices codifiées sous forme de compétition et institutionnalisées ».
Le yoga est codifié, certes, mais de façon spirituelle et/ou religieuse. Et s’il est une «action motrice», c’est avant tout parce qu’il utilise le corps comme outil spirituel : un vecteur vers une énergie plus vaste, vers une connaissance de soi et du Soi.
Il est à la fois une méthode de réalisation et une finalité de l’existence. Sous ce terme «yoga» se cache un éventail de techniques et de doctrines touchant au corps, au souffle et à l’esprit. (Colette Poggi, Le yoga en 101 citations).
Lorsque le politique se mêle du spirituel ou du religieux, la dénaturation ou la manipulation ne sont jamais loin. Ainsi, certains envisagent d’inscrire le yoga aux Jeux Olympiques (Convaincu que le yoga n’est pas un simple loisir, ce pays veut en faire une discipline olympique – Ouest-France, 21/02/2025).
Or, le yoga n’a pas d’institution, pas de chef spirituel, pas de hiérarchie. Il est une voie, une transmission de maître à disciple.
Mystérieuse est la réalité du yoga, c’est un secret qu’il ne faut révéler (…) qu’à un disciple accompli, devenu réceptacle des plus sublimes joyaux.
(Hamsa-upanishad)

Yogi pratiquant au bord d’une rivière, peinture provenant d’un Ragamala,
Rajasthan, environ 1610,
The trustees of the British Museum
Le yoga n’est pas de la gymnastique
Alors, s’il n’est pas un sport, serait-il une gymnastique ? Certes, dans le hatha yoga, le yoga de l’effort ardent , le corps est sollicité d’une manière qui peut rappeler la gymnastique. Mais même Alexandre le Grand, lors de ses conquêtes, qualifiait les Indiens adeptes de cette culture physique de «gymnosophistes». Il avait perçu que, oui, le corps était objet d’un « culte », mais associé à Sophia : la sagesse.
Voici la définition donnée par le Robert pour le mot gymnastique :
1. Art d’assouplir et de fortifier le corps par des exercices appropriés ; ces exercices (culture physique, éducation physique).
2. Série de mouvements plus ou moins acrobatiques.
Il est vrai que, pour un novice, ou même lorsque le yoga est pratiqué dans certaines salles de sport, la ressemblance peut être frappante. Mais pourquoi alors pratiquer le yoga plutôt que la gymnastique ? Parce que cela sonne plus exotique ? Parce que c’est à la mode ?
En réalité, si l’on se réfère à des textes de yoga comme la Haṭhapradīpikā (La petite lampe du Hatha Yoga), on constate que les postures (surtout assises) et les conseils de santé n’y occupent qu’une place secondaire. Ce qui compte avant tout, c’est l’éveil à une conscience-énergie.
Lorsque le Soi individuel et le Soi universel ne font plus qu’un, toutes les pensées et intentions (saṃkalpas) se dissolvent : c’est alors le samādhi, l’état de la saveur unique (samarasa).
(Haṭhapradīpikā, IV.7)
Comme l’explique Mark Singleton dans son ouvrage Aux origines du yoga postural, ce n’est que depuis quelques siècles, et notamment pendant la colonisation anglaise, que le yoga a pris une tournure de plus en plus « gymnique », voire culturiste. En réaction aux colons britanniques, les Indiens mirent en avant leurs dispositions physiques, rivalisant sur ce terrain. Des enchaînements comme le Salut au Soleil ne datent en réalité que du XXe siècle, même si la vénération solaire est, elle, très ancienne.
L’Inde a cette faculté à tout assimiler, tout digérer, et à intégrer des éléments venus d’ailleurs dans sa culture.

Illustration d’un manuscrit indien du début du XXe s.,
Source The Luminescent
Le yoga n’est pas de la relaxation
Aujourd’hui encore, malgré sa popularité, le yoga est mal connu et souvent réduit à une simple pratique de relaxation. Il est partout : dans la publicité, sur les réseaux sociaux, dans les médias. Pourtant, l’assimiler uniquement à la détente est une erreur.
Il est vrai qu’une des dimensions du yoga est d’apaiser les tensions, car comment progresser si nous sommes crispés et stressés ?
Ce n’est que dans un esprit limpide, apaisé, où toute agitation s’est effacée, que le Soi se révèle ; il est alors capable de percevoir le subtil, et de faire l’expérience de la félicité.
(Ramana Maharshi)
Mais comme le souligne cette citation, il ne s’agit pas seulement de mieux dormir, de déstresser ou d’améliorer sa santé !
Venir au yoga pour se détendre est honorable, mais en oublier le but ultime, ou en travestir l’origine, est réducteur.
Le yoga est une voie d’éveil, et non d’endormissement.
C’est peut-être parce qu’il répond à tant de maux de notre quotidien (stress, anxiété, perte de sens, sédentarité, malbouffe, etc.) qu’il est devenu si populaire. Mais ne nous trompons pas : choisir un chemin de vérité comme le yoga n’est pas toujours reposant. C’est une mise à nu, une quête de vérité, une déconstruction de ses conditionnements, parfois une ascèse exigeante.
Le plus grand fléau étant sans doute la rumination mentale… Et c’est là que le yoga agit comme un puissant remède. Sa science du souffle agit sur les systèmes sympathique et parasympathique, apaisant à la fois le corps et l’esprit. D’un pragmatisme absolu, cette pratique devient au fil du temps d’une subtilité infinie.
La pensée (manas) est le maître des sens, et le maître de la pensée est le souffle.
(Les dits de Gorakṣa)
Ainsi, non, le yoga n’est pas de la relaxation. Mais oui, il permet de se relaxer – et surtout de s’éveiller, de l’infiniment petit vers l’infiniment grand.

Gorakṣa ou Gorakhnath, le Siddha Nath par excellence parmi les Neuf Naths principaux du Nath sampradaya
Peinture provenant de Shri Kashtamandap, Nepal, 1513
The National Museum of Art, Bhaktapur
Source Westin Harris
Le yoga n’est pas une religion
Pour un occidental, la question du religieux est souvent délicate. Nous avons perdu le lien avec le sacré, et rejetons fréquemment la religion – parfois à juste titre, parfois moins.
En Inde, lorsque vous remplissez un formulaire administratif, il vous est demandé d’indiquer votre religion : aucune case ne permet de cocher « athée ». Ce concept n’entre pas dans leur vision du monde. La société indienne s’est construite autour des Veda, textes sacrés d’une tradition polythéiste où le sacré est omniprésent.
Alors pourquoi le yoga ne serait-il pas religieux ? D’une certaine manière, il l’est – au sens premier du terme latin religare, « relier ». Le yoga relie ce qui est séparé. Issu de l’hindouisme, il a grandi dans un contexte rituel. Certaines voies, comme le bhakti yoga, sont explicitement dévotionnelles.
Mais les ascètes du yoga, notamment la communauté des Nāth, qui a popularisé le hatha yoga, se sont toujours affranchis des rites et des dogmes, s’opposant même au pouvoir des brahmanes et au système de castes. Le yoga est l’école de la liberté, où le spirituel se vit par une expérience intérieure intense. Le corps y devient un feu sacré qui relie au cosmos.

Source SOAS, Graham Burns
Le yoga plaît aussi parce qu’il est universellement adaptable, il a une grande plasticité : on peut le pratiquer quelle que soit sa croyance – ou son absence de croyance. Sur certains aspects, il possède même une dimension scientifique et empirique.
Il peut s’expérimenter dans tous les secteurs de la vie : il est une expérience du vivant, un art de vivre.
Tout acte que j’accomplis est adoration. Toute parole que je prononce, formule sacrée. Tout ce qui survient, prétexte pour l’union (yoga).
L’univers pour moi, ici même, n’est autre que le tantra (…)
Vivre à la maison, vivre en forêt, ne conduit ni à l’un ni à l’autre :
à la délivrance, ainsi parlent les yogin accomplis (…)
(Les dits de Lalla, v.55–58)

Inde, Mughal, Allahabad, 1600-05
J’espère qu’en définissant ce que le yoga n’est pas, j’ai contribué à mettre en lumière la richesse spirituelle de cette pratique millénaire, et à lui redonner ses lettres de noblesse.
Le yoga est si vaste, et au centre de tant d’enjeux politiques et financiers, qu’il est souvent instrumentalisé, mal compris, voire rejeté. Il est donc essentiel de choisir avec discernement un enseignement de qualité, et surtout de pratiquer et d’étudier !
