
En 2008, la plus haute institution musulmane en Malaisie édicte une fatwa interdisant la pratique du Yoga aux croyants car “susceptible d’affaiblir leur foi”. Dans ce pays fortement marqué par la culture indienne, cette décision jette un grand trouble. Le débat gagne rapidement l’Indonésie voisine où les Oulémas annoncent prendre le problème au sérieux. En 2009, leur verdict tombe : le Yoga est haram, proscrit, sauf s’il est pratiqué à des fins uniquement sportives. Il suffit de ne pas réciter de mantras pendant les exercices.
En 2016, le Père Gabriele Armoth, Exorciste du diocèse de Rome, déclare que “s’adonner au Yoga est diabolique.” Il ajoute : “On croit pratiquer simplement une activité épanouissante, mais elle conduit à l’hindouisme.” En 2020, l’église orthodoxe grecque confirme que le Yoga est “absolument incompatible” avec la foi chrétienne, quand bien même il ne serait pratiqué que comme activité physique.
Le Yoga est-il un péché ? Pour les quelques 300 millions d’adeptes à travers le monde, la question prête à sourire. Nous allons néanmoins tenter de la développer afin d’y répondre en vérité.
Le Yoga est effectivement indissociable de l’hindouisme dont il constitue une des six écoles de philosophie. Le mot « yoga » signifie « union » en sanskrit. Il a la même racine qu’en français le mot « joug » qui unit deux bœufs dans la traction. Le but du Yoga est d’unir le Moi individuel au Soi universel ou Brahman. Cette union, vécue comme une libération et un éveil, se réalise au terme d’un long processus de transformation où le Moi finit absorbé dans une conscience totale et infinie. D’origine pluri-millénaire, c’est seulement en 150 après Jésus-Christ que le maître Patanjali formalise par écrit les règles du Yoga. Il dénombre huit étapes qui sont autant de marches d’escalier vers l’état désiré. La pratique des postures et les exercices respiratoires, souvent seuls considérés en Occident, ne constituent que les troisième et quatrième étapes du Yoga originel.
Détaché de l’ensemble culturel avec lequel il fait système, hybridé avec les gymnastiques européennes, le Yoga moderne se démultiplie en toute une galaxie d’écoles. Il demeure incontestablement bénéfique sur l’esprit et le corps. Il conserve aussi ses propriétés dissolvantes sur l’ego, et sans un solide étayage moral, chez le pratiquant comme chez l’enseignant, sa pratique peut effectivement s’avérer dangereuse. Dès lors, les situations d’emprise et les cas de décompensation dans le milieu ne sont pas sans rapport. Le Yoga, lorsqu’il est réduit à une méthode « clés en mains » de dépersonnalisation, est même largement compatible avec le phénomène sectaire et le management le plus cynique. Quand on considère par exemple les cabines de Yoga « AmaZen » installées par Amazon dans ses entrepôts pour recharger ses salariés exténués, l’adjectif « diabolique » ne nous semble pas exagéré.
Un autre problème est l’interreligiosité. Dans le catholicisme romain, il s’agit d’une question cruciale et qui doit rester affaire de théologiens avertis. L’« inculturation » – c’est le terme exact – est étudiée depuis le XVIIIème siècle suite aux modifications de la liturgie apportées par les Jésuites en Chine. En effet, la tâche des missionnaires nécessite une connaissance très approfondie des religions indigènes à « greffer », pour ne pas diluer le message évangélique d’une part, et pour ne pas risquer de profaner d’autre part « ce qu’il y a de vrai et de saint dans ces religions », selon le mot de Jean-Paul II.
C’est dans cet objectif qu’en 1950, les Pères Jules Monchanin et Henri Le Saux obtiennent l’accord de leurs supérieurs pour fonder un ashram dans le sud de l’Inde, en pleine forêt, sur les rives du fleuve Kaveri. Là, les deux French Fathers s’installent sous des cabanes de bambous et de feuilles, dans un isolement et un dénuement extrêmes. Ils se vêtent à l’indienne, deviennent végétariens, apprennent le sanskrit et s’immergent dans les textes sacrés de l’hindouisme. Mais leurs sensibilités respectives ne tardent pas à les séparer. Au bord du gouffre de l’advaita ou non-dualité, là où l’orant ne fait plus qu’un avec Dieu, le Père Monchanin s’arrête, craignant de commettre un sacrilège. Le Père Le Saux, lui, décide de porter son amour du Christ tout au bout du chemin de l’Union. L’un et l’autre sont reconnus comme des maîtres spirituels par les Hindous, et leur abondante correspondance, éditée sous forme de livre, témoigne que leurs vues étaient complémentaires plutôt qu’antagonistes.


« Tous ne sont pas également aptes », acquiesce le Cardinal Joseph Ratzinger en 1989. Pour lui, « tout fidèle doit chercher et trouver sa propre manière de prier ». Et le Yoga, en tant qu’il permet de se recueillir dans une époque où tout est fait pour l’en empêcher, en tant qu’il engage le corps dans la vie de l’âme, peut tout à fait constituer « un moyen adapté ». Il n’est pas sans lui rappeler les exercices spirituels des anachorètes d’Orient, et leur « attention au souffle et aux battements du cœur ». Le Cardinal précise, cependant, qu’il ne faut pas confondre toutes les « sensations agréables » que le Yoga procure avec des « états mystiques ». Que l’union avec Dieu ne doit pas être recherchée par les seuls « moyens techniques », ce qui contredirait « l’état d’enfance requis par l’Evangile ». Cette union est d’ores et déjà offerte dans le baptême et l’eucharistie, sans que la personnalité et la liberté de chacun ne doive forcément « disparaître dans l’océan de l’Absolu », car Dieu a voulu les Hommes pour eux-mêmes – au point de se faire homme lui-même, pour établir avec chacun d’eux « un dialogue personnel, intime et profond ».
Élu au trône de Pierre quelques années plus tard sous le nom de Benoît XVI, il n’a pas jugé utile de revenir sur le sujet.

Cambridge, Fitzwilliam Museum)