
La tradition des Mātṛkā (मातृका) en Inde constitue un aspect très profond de l’ésotérisme tantrique et de la philosophie du langage.
Le mot mātṛkā signifie littéralement « petites mères » et désigne les lettres de l’alphabet sanskrit, considérées comme des puissances divines créatrices (Śakti).
Dans cette vision, le monde lui-même est issu du son et de la vibration primordiale (spanda).
Les lettres sont les matrices de la manifestation.
La Mātṛkā est constituée de 51 lettres, allant de A à Ha.
Cet ensemble forme symboliquement Aham (अहम्), qui signifie « Je suis ».
Ainsi, le Je suis est à la base de toute manifestation : la conscience absolue se reconnaît comme présence.
Aham et l’apparition de l’ego
Le mot Aham signifie « je suis » (I am).
Lorsque ce « Je suis » prend une forme particulière, il devient Ahamkāra.
Aham « je suis », Kāra la forme, la fabrication. Ainsi Ahamkāra signifie littéralement « la fabrication du moi », le « je suis » qui prend forme.
Lorsque le « je suis » absolu prend une forme individualisée, la discrimination apparaît : l’être se perçoit alors comme un individu séparé du tout.
Le sujet absolu, pure Présence universelle, se limite alors au corps, à l’histoire personnelle et à l’identité individuelle.
La Présence, devient Conscience dans les corps qu’elle anime et qui anime tous les êtres. Cette Conscience qui anime tous les êtres vivants, hommes, animaux, insectes ou organismes unicellulaires semble se fragmenter dans une multiplicité de corps et passe de l’unique au multiple. Chaque être se sent alors séparé, placé au centre de son monde et soumis aux expériences de plaisir et de souffrance.
Dans cette perspective, le chemin spirituel consiste à retrouver la conscience absolue, celle de la pure Présence qui sous-tend toute manifestation.
Les lettres et la structure du cosmos
Chaque lettre de la Mātṛkā est liée à un aspect de la manifestation, appelé tattva.
Ainsi les lettres correspondent aux différents principes qui structurent l’expérience :
les 5 éléments : terre, eau, feu, air, éther
les 5 sens : odorat, goût, vue, toucher, ouïe
les 5 moyens d’action : marcher, saisir, éliminer, se reproduire, parler
ainsi que les autres principes constitutifs de la manifestation.
Les lettres sont envisagées selon trois dimensions fondamentales : Spanda la vibration, Rūpa la forme, Nāma le nom.
Spanda, la vibration originelle
Tout commence par Spanda, la vibration primordiale, le verbe créateur.
La première lettre est A, la voyelle fondamentale.
Toutes les autres voyelles dérivent de ce son.
A représente la conscience, associée à Śiva, elle est la première lettre de la Matrika, puis il y a en deuxième un A long.
I représente Śakti, l’énergie créatrice, elle est la troisième lettre de la Matrika avec juste après un i long.
Les voyelles apparaissent d’abord, puis les consonnes.
Il est impossible de prononcer une consonne sans voyelle : la consonne a besoin de l’énergie vocalique de la voyelle pour exister.
Ainsi, à partir de la conscience primordiale représentée par A, toute la manifestation va se déployer, du plus subtil vers le plus dense.
Rūpa, la forme
Lorsque la vibration se déploie, elle traverse plusieurs niveaux avant de devenir forme.
La tradition décrit quatre niveaux de la parole (vāk) : Parā-vāk, la parole absolue, non manifestée, Paśyantī, la parole visionnaire, intuitive, Madhyamā, la parole mentale, Vaikharī, la parole exprimée et audible.
Parā-vāk est la vibration absolue : une pensée sans mots encore immergée dans śabda-brahman, l’absolu sous forme sonore.
De cette réalité sonore subtile émerge le son primordial OM, comme l’enseigne la Mandukya Upanishad.
La syllabe OM se décompose ainsi :
composant signification
A création
U maintien
M dissolution
silence final l’Absolu (Parā-vāk)
Ainsi la forme naît de la vibration.

style rajasthani, XIXe siècle, National Museum, New Delhi
Nāma, le nom
Une fois la forme manifestée, l’être humain peut lui donner un nom, ce que demande Dieu à Adam dans la Genèse 2 :19.
Il existe donc un lien étroit entre la vibration (spanda), la forme (rūpa), le nom (nāma).
Dans les langues sacrées, ce lien est conservé. Les mots qui sont prononcés mettent en vibration la réalité qu’ils désignent.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le mantra.
Un mantra est une clé vibratoire ou énergétique qui permet d’activer une certaine dimension de la manifestation. Il ne relève pas d’une émotion ou d’un simple contenu psychologique : il agit par sa structure sonore sur des structures manifestées en relation vibratoire.
Pour cette raison, certains considèrent que les mantras ne peuvent pas être simplement traduits dans une langue moderne ou écrits en français.
Dans la pratique du Yoga et des mantras les 51 lettres de la matrika se posent dans le corps dans un rituel qui porte le nom de Nyasa et qui remet toutes les shaktis en place pour diviniser le corps. Il existe des Nyasa internes où on fait vibrer les pétales des chakras, car une lettre se trouve sur chaque pétale et confer aux chakras ses pouvoirs, et des Nyasa externe directement sur le corps.
Échos dans les langues modernes
Il reste parfois dans les langues ordinaires des traces du lien entre son, forme et réalité.
Par exemple en français, « Les serpents sifflent ». La répétition du son S évoque directement le sifflement du serpent. On perçoit alors intuitivement une relation entre le mot, le serpent et la vibration sonore.
Nous pouvons remarquer que dans le français la nasalisation, comme à la fin du OM où le son finit très haut dans le nez, n’existe pas, ni des sons dans la gorge profonde. Cela nous coupe de la relation avec Dieu par la nasalisation, et de l’aspect anima pour les sons dans la gorge et dénote d’une perte de liens secrets des choses, à l’heure actuelle, dans notre monde.
Comme je viens de le démontrer, la matrika apporte les vibrations nécessaires à la manifestation du monde. De A à Ha il y a toute la manifestation qui se déploie et cela veut dire « je suis », je suis donc toute cette manifestation, tout le cosmos.
Si Ahamkara désigne l’ego, le Aham, le « je suis » qui prend une forme, il m’est possible alors de percevoir toute cette création et comme le dit Nisargadatta, toute cette manifestation est en moi, je suis donc hors la manifestation, hors du temps et de l’espace.
Aham !