La danse des émotions
Qu’importe que la vie ait ou n’ait pas de sens, pourvu qu’elle ait un goût.
(Fouad Laroui)
Je crois que l’on vit pour expérimenter. La joie, la peine, la colère, l’amour …
Après tout, ne faut-il pas goûter le jus (soma) de la vie pour en tirer une expérience divine ?

Attribué à Rai Anup Chattar, gouache à l’or, vers 1710. Époque moghole
Les rasa sont ce qui donnent la saveur à l’incarnation. Le Nāṭyaśāstra, un ancien traité sur les arts du spectacle, identifie neuf rasa principaux : Śṛṅgāra (l’amour, l’érotisme), Hāsya (le comique, la joie), Raudra (la colère), Kāruṇya (la compassion, la tristesse), Bībhatsa (le dégoût), Bhayānaka (la peur), Vīra (le courage, l’héroïsme), Adbhuta (l’émerveillement), Śānta (la paix, la sérénité).
Le texte classique de l’astrologie Jyotiṣa, le Bṛhat parāśara horā śāstra, liste, quant à lui, neuf planètes ou Navagraha : Sūrya, Chandra, Maṅgala, Budha, Bṛhaspati, Śukra, Śani, Rāhu, Ketu. Neuf planètes considérées comme l’incarnation du Seigneur.
Le Seigneur Non-Né a de nombreuses incarnations. Il s’est incarné sur les planètes pour conférer aux êtres vivants le résultat de leur karma. Il est Janārdana (Jana : « les êtres vivants », Ārdana « celui qui protège » ou « celui qui punit/le tourmenteur des méchants »). Il a assumé la forme auspicieuse de Grahas pour détruire les démons (forces maléfiques) et soutenir l’être divin. (Bṛhat parāśara horā śāstra, 3-4)
Ce sont les planètes qui se déplacent à travers les Nakṣatras (ou astérismes) du zodiaque. Ce zodiaque comprend 27 astérismes partant d’Aśvinī. La même zone est divisée en 12 parties égales à 12 Rāśi (ou signes) partant du Bélier. Les noms des planètes commencent à partir du Soleil. Le signe ascendant est appelé Lagna (ou ascendant). En fonction de l’ascendant, de la jonction et de la séparation des planètes, les effets positifs et négatifs du natif sont déduits. (4-6)
L’auteur, Parāśara, évoque le lien évident entre les qualités personnelles et la disposition des planètes au moment de la naissance. Ainsi, le thème natal est le résultat du karma individuel, se traduisant par le tempérament général mais également les états temporaires de l’être au travers des émotions vécues ponctuellement tout au long de l’incarnation (à l’image des périodes de vie ou des transits planétaires).
Chacune de ces planètes est pareillement associées à une fonction, une saison et un goût.
Cabinet planètaire. Le Soleil et la Lune ont un statut royal, tandis que Mars est le chef de l’armée. Le prince est Mercure. Les ministres sont Jupiter et Vénus. Saturne est un serviteur. Rāhu et Ketu forment l’armée de la dynastie. (14-15)
Saisons planétaires. Vasanta (printemps), Grīṣma (été), Varṣā (pluies), Śarada (automne), Hemant (hiver) et Śiśira (hiver long) sont les six ṛtu, gouvernés par Vénus, Mars, Lune, Mercure, Jupiter et Saturne. (45-46)
Le Soleil est piquant, la Lune est salée, Mars amère, Mercure mixte, Jupiter doux, Vénus aigre et Saturne : astringent. Ces indications servent ainsi de point de départ à une association des navagrahas aux navarasas :
Śṛṅgāra (l’amour, l’érotisme) vert – LUNE/VENUS
Hāsya (le comique, la joie) blanc – MERCURE /JUPITER
Raudra (la colère) rouge – MARS
Kāruṇya (la compassion, la tristesse) gris – LUNE/SATURNE
Bībhatsa (le dégoût) bleu – KETU
Bhayānaka (la peur) noir – KETU/SATURNE/RAHU
Vīra (le courage, l’héroïsme) jaune/orange – SOLEIL/MARS
Adbhuta (l’émerveillement) jaune – JUPITER
Transcendant
Śānta (la paix, la sérénité) – Aucune planète {JUPITER/KETU}
La complexité et la nature diverse de certaines planètes ne permettent pas une association parfaite aux neufs goûts. Par exemple, le courage peut tout à fait se traduire par les actions des planètes Mars et Soleil ; de même pour l’amour pouvant correspondre à Vénus et à la Lune, la joie pourra être liée à Mercure et Jupiter et la compassion à Saturne et la Lune. Les Vyabhicāri Bhāva, abordées plus loin dans notre exploration, permettrons davantage de nuance. De même, Śānta évoquant la paix et la sérénité, assumera un rôle plus profond, presque transcendant à l’expérience des planètes, bien qu’une association à Jupiter et à Ketusoit possible.
Certains lecteurs auront peut-être fait le pont avec les tempéraments d’Hippocrate . Bilieux : les individus ayant une dominance du Soleil et de Mars (dont l’énergie est le feu). Sanguin : ayant l’influence forte de Jupiter, Mercure et/ou de Vénus (lié à l’air). Flegmatique : les personnalités de type Saturne et Lunaire (l’eau indiquant la part importante de la Lune dans ce tempérament). Les Mélancoliques : les êtres animés par Ketu, Rāhu et/ou Saturne (dont l’élément est la terre) .

Published in Losty, J.P., A Mystical Realm of Love: Pahari Paintings from the Eva & Konrad Seitz Collection, Francesca Galloway
Francesca Galleway Gallery
Le tempérament mélancolique évoque une emphase sur l’intelligence intrapersonnelle, une des huit formes d’intelligence, selon Howard Gardner, avec les intelligences : linguistique, logico-mathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, interpersonnelle et naturaliste.
Nous pourrions tenter d’associer les neuf planètes à ses huit intelligences. Par exemple, Mercure pourrait refléter les intelligences linguistique, interpersonnelle, logico-mathématique ou encore musicale, Vénus serait, sans l’ombre d’un doute, l’intelligence musicale. Mars serait probablement lié au spatial, à la logique et à l’intelligence kinesthésique.
Encore une fois, une association rigide serait limitante, dans la mesure où chaque planète jouera un rôle unique selon les individus. Son comportement sera teinté du signe, du nakṣatra et des aspects que cette graha recevra (dans le thème natal et occasionnellement par les transits planétaires). Par exemple, Mars en Dhaniṣṭhā pourra donner une capacité à la musique et plus particulièrement au rap, à l’image Snoop Dog.
Les trois facteurs intrinsèques aux rasa
Afin de vivre nos émotions pleinement, trois éléments sont fondamentalement nécessaires :
Vibhāva (les déterminants) : Vibhāvaest l’élément déclencheur de l’émotion. Il correspond aux causes et aux situations qui font naître un rasa. Le Nāṭyaśāstra divise le vibhāva en deux catégories :
Ālambana Vibhāva (Support de l’émotion) : Il représente les personnages ou objets qui inspirent l’émotion (par exemple, dans une scène romantique, Kṛṣṇa est l’ālambana vibhāva pour Rādhā, et vice versa).
Uddīpana Vibhāva (Déclencheur ou stimulant de l’émotion) : Ce sont les éléments extérieurs qui renforcent l’émotion (ex- la lune, la brise douce et le parfum des fleurs peuvent déclencher un śṛṅgāra rasa ou l’amour). Le vibhāva sert donc à poser le contexte et les circonstances dans lesquelles une émotion va être ressentie. Nous noterons toute fois que les mécanismes externes, bien que généralement universels, peuvent varier en fonction des régions et des cultures.
Anubhāva (les manifestations) : L’anubhāva désigne les réactions visibles ou physiques (langage non-verbal) qui expriment l’émotion déclenchée par le vibhāva.Il peut inclure : les gestes (mouvements des mains, inclinaison de la tête …), les expressions faciales (sourire, froncement des sourcils, larmes …), les postures (position du corps), par exemple dans une scène de théâtre évoquant śṛṅgāra rasa (amour), une femme peut baisser les yeux timidement, sourire ou ajuster son sari. Les anubhāva permettent de ressentir profondément l’émotion
Bhāva (l’état d’être) : Les bhāva jouent un rôle fondamental dans la création et la transmission des rasa.Le terme bhāvasignifie littéralement « état d’être », « disposition » ou « émotion », et il désigne les expressions ou sentiments manifestés par un acteur pour évoquer une émotion spécifique. Abhinavagupta (maître du shivaïsme du Cachemire mais aussi dramaturge), explique que lesbhāvas sont les moyens par lesquels un rasa est éveillé dans l’esprit.
Il existe 3 formes de bhāva :
Sthāyi Bhāva (Émotions dominantes)
Ce sont les émotions fondamentales qui, lorsqu’elles sont nourries et développées par d’autres facteurs, deviennent des rasa. Chaque sthāyi bhāva correspond directement à l’un des neufs rasa (goûts). Par exemple, l’amour (rati) devient le śṛṅgāra rasa (rasa de l’amour et du romantisme).
Rati (amour, affection), Hāsa (rire, joie), Śoka (tristesse, chagrin), Krodha (colère), Utsāha (enthousiasme, énergie), Bhaya (peur, crainte), Jugupsā (dégoût, aversion), Vismaya (émerveillement, surprise) et Śāmsa (sérénité, paix intérieure).

Vyabhicāri Bhāva (Émotions transitoires ou complémentaires)
Ce sont des émotions temporaires ou changeantes qui renforcent ou soutiennent les sthāyi bhāva. Il en existe 33, comme l’anxiété, la honte ou le désespoir. Ces émotions apparaissent brièvement et contribuent à enrichir l’expression de l’émotion principale.
18-21. Les trente-trois états psychologiques complémentaires (vyabhicāribhāva) sont les suivants : découragement, faiblesse, appréhension, envie, ivresse, lassitude, indolence, dépression, anxiété, distraction, réminiscence, contentement, honte, inconstance, joie, agitation, stupeur, arrogance, désespoir, impatience, sommeil, épilepsie, rêve, éveil, indignation, dissimulation, cruauté, assurance, maladie, folie, mort, frayeur et délibération. Ces états sont définis par leurs noms. (Nāṭyaśāstra, Chapitre VI – Sentiments (rasa))
Nirveda (découragement), glāni (faiblesse), śaṅkā (appréhension), asūyā (envie), mada (ivresse), śrama (lassitude), ālasya (indolence) ou alasatā (paresse), dainya (dépression), cintā (anxiété), moha (distraction/confusion), smṛti (souvenir/réminiscence), dhṛti (contentement, fermeté d’esprit, stabilité), vrīḍā (honte), capala (irréflexion/inconstance), harṣa (joie soudaine, exaltation), āvega (agitation), jāḍya (stupeur : incapacité d’agir), garva (arrogance), viṣāda (désespoir), autsukya (impatience), nidrā (sommeil), apasmāra (épilepsie), supta (rêver), vibodha (éveil), amarṣa (indignation), avahitthā (dissimulation), ugratā (cruauté) ou augrya (colère intense), mati (assurance), vyādhi (maladie), unmāda (folie), maraṇa (peur de la mort), trāsa (effroi/frayeur) et tarka (délibération) vitarka (argumentation, réflexion).
Nous remarquerons qu’unmāda (folie, démence) fait partie des émotions transitoires. Certains évènements, lieux, situations peuvent autoriser l’arrivé de la folie comme : de trop grandes joies ou chagrins selon la Caraka-saṃhitā. Cet état ne pouvant se produire qu’à trois conditions : un alpa sattva faible (peu de sattva guṇa), un ou des traumatismes et un déséquilibre des doshas.
Sāttvika Bhāva (Réactions involontaires, émotion pure) : Ce sont des réactions physiques involontaires qui apparaissent naturellement lorsque l’émotion est profondément ressentie, comme les larmes, les frissons, la pâleur ou la transpiration.
Il y en a 8, et elles sont considérés comme des signes d’une émotion pleinement incarnée : Sveda (transpiration), Stambha (paralysie, sidération), Romañca (horripilation, chair de poule), Svarabheda (changement de voix, voix tremblante), Vepathu (tremblements), Vaivarṇya (changement de couleur du visage, pâleur ou rougeur), Aśru (larmes).
Vibhāva, anubhāva et vyabhicāri bhāva ensemble produisent le Rasa.
Le vibhāva déclenche l’émotion (déterminants) : les causes ou situations qui engendrent une émotion. L’anubhāva exprime l’émotion (manifestations) : les expressions extérieures des émotions (gestes, expressions faciales, postures). Les bhāva (émotions) viennent renforcer le ressenti, la conscientisation, l’état d’être: les émotions qui enrichissent l’expérience émotionnelle. Ces éléments combinés permettent de ressentir pleinement le rasa, le goût de l’expérience de l’incarnation.
1-vibhāva et 2-anubhāva sont les mécanismes externes (cause et manifestation).
3-sthāyi, 4-vyabhicāri et 5-sāttvika bhāva sont les dynamiques internes (fondamentales, transitoires, involontaires).
Ensemble, ils créent une expérience immersive où l’individu ressent pleinement l’émotion.
1-Le vibhāva déclenche l’émotion (déterminants) : Il fait nuit, l’air est froid, la rue bétonnée crée une atmosphère lugubre. Des bruits de pas se font entendre derrière moi. La personne qui me suit représente l’ālambana vibhāva, il déterminera mon état émotionnel. La nuit, le froid et l’atmosphère pesante du lieu sont l’uddīpana vibhāva, les forces venant renforcer l’élément déclencheur.
Mon pas s’active, je jette un coup d’œil derrière moi
2-L’anubhāva désigne les réactions visibles ou physiques. Bhayānaka, la peur est la première émotion manifeste (3-sthāyi bhāva). Qui est cette personne, pourquoi son pas s’active au rythme du mien, pourquoi me suit-elle, quelles sont ses intentions, est-ce que je dois vraiment paniquer ? De la peur émerge tout un tas de sous-émotions (4-vyabhicāri bhāva) : cintā (inquiétude, anxiété), moha (confusion, égarement), śaṅkā (suspicion, doute) …
Mon cœur bat plus fort, des frissons parcours mon corps. Les réactions involontaires du corps (5-sāttvika bhāva) se manifestent : sveda (transpiration) ; vepathu (tremblements) entre autres. Ici, les organes jouent leur rôle à la perfection en indiquant une situation potentiellement dangereuse. Le système nerveux sympathique et la médullosurrénale font monter l’adrénaline, l’axe corticotrope (hypothalamus-hypophyse-corticosurrénale) augmente la sécrétion de cortisol.
Je pense que beaucoup de femmes sauront malheureusement se reconnaître dans cette situation. Les causes et manifestations d’un environnement potentiellement dangereux viennent éveiller des dynamiques internes à l’être nécessaire à la survie.
Cependant, l’attachement aux émotions et l’impact indélébile de certains évènements peuvent laisser une émotion dominer sur du long terme. Cette émotion primaire venant alors déformer la nature initiale de la personne, ainsi que sa vision de la réalité, à l’image du syndrome de stress post-traumatique.
Si bhayānaka, la peur, est nourrit par les médias, l’actualité, l’entourage, le mental (manas) … alors elle devient l’émotion primaire (sthāyi bhāva) abreuvée et amplifiée par les émotions secondaires (vyabhicāri bhāva) tel que : śaṅkā (appréhension), dainya (dépression), cintā (anxiété) ou encore viṣāda (désespoir).
Curieusement, la haine ne fait pas partie des émotions primaires ou transitoires. La haine est un sentiment humain fort d’extrême rejet et de répulsion (Ketu en astrologie). Ce sentiment, plus fort que la colère, est présent chez l’Homme depuis la nuit des temps. Biologiquement, la haine est associée à plusieurs parties de notre cerveau : le cortex préfrontal, l’amygdale et le cortex cingulaire antérieur.
Le cortex préfrontal est directement lié au thalamus (zone d’intégration sensitive et sensorielle, régulant la conscience, la vigilance et le sommeil). Ce cortex est également lié à l’hypothalamus, qui intervient dans la régulation du rythme cardiaque et dans la production d’ocytocine (connu sous le nom de l’hormone du bonheur). L’amygdale est associée au cerveau limbique. Elle est particulièrement active en cas de peur et d’anxiété mais serait aussi impliquée dans le plaisir. Enfin, le cortex cingulaire antérieur joue un rôle dans la prise de décision, nos capacités d’anticipation, la douleur et la colère. Des lésions au CCAS produisent : apathie, inattention, TOC ou schizophrénie, et seraient en cause dans les cas de douleurs chroniques. La haine implique donc plusieurs parties de notre cerveau et plusieurs émotions, ces mêmes zones pouvant tout aussi bien déclencher de l’amour, du plaisir et du discernement.
Ainsi, la haine et l’amour ne font qu’un. Tout comme Rāhu et Ketu, l’axe karmique astrologique, démon à qui la tête (Rāhu) a été tranché, et dont le corps est Ketu. Rāhu est lié aux désirs et passions (la recherche du plaisir) ; tandis que Ketu représente ce que nous chercherons à fuir.
Les émotions sont à l’origine des polarités « bien/mal », « j’aime/j’aime pas » qui tracassent nos esprits. Elles sont les empreintes des actions passées, de cette vie et des précédents, influençant alors notre destinée.
Les émotions en Jyotiṣa
Comme nous l’avons exploré précédemment, les neuf émotions primaires sont associables aux neuf planètes de l’astrologie védique. Il est possible d’étendre notre curiosité au vyabhicāri bhāva. Certaines unions planétaires, aussi appelées yogas, peuvent colorer l’esprit d’un natif d’émotions complémentaires plus ou moins fortement selon les cas.
Par exemple : Cintā (inquiétude, anxiété) peut s’associer à la conjonction Lune/Rāhu ; vrīḍā (honte, embarras) correspondra au lajjita avasthā, ou encore, le thème du kālacakra évoquera les ṣaḍripus (kāma, krodha, lobha, moha, mada, mātsarya) actifs, lorsque certaines grahas entraverons des directions particulières.
L’astrologie jyotiṣa peut aider à mettre en lumière les émotions emprisonnant l’esprit. Elle permet de mettre le doigt sur les saisons émotionnelles que nous traversons, tout en proposant des upāya astrologiques (remèdes) appropriés à chaque individu (mantra, yantra, lithothérapie …).
Toutefois, l’objectif initial de jyotiṣa,et de toute pratique yogique, est l’éveil spirituel ou mokṣa.Alors, quelle est la place des émotions au cœur de cette quête ?
La saturation émotionnelle comme outil de libération
Certaines initiations passent par le corps avant de toucher l’esprit. Parmi elles, une pratique associée aux sādhus consiste à faire alterner le goût du sel et celui du sucre : sel, sucre, sel, sucre… jusqu’à ce que la distinction entre les deux disparaisse.
Cette expérience évoque pratyāhāra, le cinquième membre des Yogasūtra de Patañjali. Le terme pratyāhāravient de « ahara » qui signifie nourriture, ce que nous absorbons de l’extérieur, et de prati : contre, éloigné. Pratyāhāra veut donc littéralement dire « acquisition de la maîtrise des forces externes » ou « contrôle des sens ». Et vient nous extraire du monde extérieur afin de nous focaliser sur notre intériorité.

Provenant de Ragamala series, nord du Deccan, 1630-50
Francesca Galloway Gallery
Le sucre et le sel rappellent le pendule de l’axe Rāhu/Ketu, le désir et le rejet. J’aime voir dans cette expérience une saturation des sens, une recherche d’épuisement émotionnel/sensoriel. Lorsque nous désirons le sucre, le goût du sel semble bien détestable, et inversement, une surcharge de sucre peut conduire notre esprit à désirer le sel. Puis, lorsque l’esprit sature de cette éternelle stimulation sensorielle/émotionnelle (saturation de l’alternance entre bībhatsa, le dégoût et hāsya, la joie probablement), alors vient un détachement profond. Cette anecdote illustre l’enjeu fondamental de l’incarnation, dont l’aboutissement ultime est mokṣa.
Comme le dirait Jean-Claude Van Damme « J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du goût. Alors tu manges des cacahuètes. Les cacahuètes c’est doux et salé, fort et tendre, comme une femme. Manger des cacahuètes, it’s a really strong feeling. Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme. »
J’aime beaucoup JCVD. Après tout, pas besoin d’être un yogi en toge blanche pour parler de Dieu et de la Vie. Moi aussi, j’adore les cacahuètes et la bière (métaphoriquement entendons-nous) et je me laisse souvent désarçonner par l’un ou l’autre. Les cacahuètes, c’est un peu comme Rāhu, symbole du désir. Puis le désir assouvi, alors vient le rejet, et le besoin de boire une bière (Ketu). Les cacahuètes et la bière, c’est l’expérience du Samsāra.
Rasa et Mokṣa
Pour Michèle Lefèvre et Peter Marchand, le Yoga vise à la maîtrise du véhicule psychosomatique, la connaissance et le contrôle de la nature humaine, son intégration vers un but suprême par le contrôle des éléments : maîtrise du corps, des sens, du mental, de la Buddhi, puis immersion dans l’Ātman (le Soi).
Les rasa représentent les expériences du Samsāra, le cycle des réincarnations, cycle qui émergent des émotions et des illusions dans lequel l’âme est piégée. L’individu qui s’identifie aux émotions est prisonnier du monde. Lorsqu’il prend conscience de sa nature impermanente, l’être accède à śāntarasa, l’état de paix.
La respiration comme outil de libération émotionnelle
Le prāṇāyāma, 4e membre des Yogasūtra de Patañjali, est bien connu des yogi et des yoginī. La maîtrise du souffle visant à contrôler prāṇa, l’énergie vitale.
Tasmin sati śvāsapraśvāsayorgativicchedaḥ prāṇāyāmaḥ
Ceci obtenu, il faut s’attacher à respirer régulièrement. Les mouvements d’aspiration et d’expiration doivent être contrôlés. (Sūtra 49, Yogasūtra de Patañjali)
La concentration de l’attention sur la respiration entraîne un ralentissement cardiaque, permettant la détente du corps et de l’esprit. Un outil similaire, plus moderne, serait celui de la cohérence cardiaque permettant lui aussi l’harmonisation entre le rythme cardiaque et la respiration.
Ces techniques favorisent l’équilibre physiologique, mental et émotionnel, en établissant un lien étroit entre le cerveau, le cœur et le souffle. Elles permettent également d’optimiser les fonctions cognitives et émotionnelles. La cohérence cardiaque et les prāṇāyāmas yogiques sont reconnues pour leurs bienfaits sur la gestion du stress et des émotions, contribuant ainsi à la santé physique et mentale. La respiration par le nez en particulier, libère de l’oxyde nitrique, favorisant l’oxygénation, la vasodilatation et offrant davantage de nutriments au corps.
Ces respirations doivent être quotidiennes, régulières. Dans le cas où sāttvika bhāva deviendrait actif (réactions involontaires, émotion pure ; comme les tremblements ou la sidération), il est fort peu probable de retrouver une respiration maîtrisée et apaisée ; particulièrement à la suite d’un évènement ayant généré bhayānaka (la peur) par exemple. De même dans les cas de stress post-traumatiques, les respirations induisant une relaxation profonde pourraient être perçues par le système nerveux comme un « danger ». C’est alors tout l’objectif de la sādhanā, dénotant une notion d’effort dans la gestion des émotions. Sādhanā favorisant une régulation sensorielle plus rapide et plus efficiente au fil des pratiques.
Selon Abhinavagupta, la capacité à goûter aux essences universelles des émotions dépend de la transcendance de notre attachement à ces même états émotionnels. Le rasa ne peut être réellement atteint que par une personne détachée de ses motivations et intérêts personnels, s’identifiant ainsi au Soi Universel Suprême. Abhinavagupta met également l’accent sur le neuvième rasa, le goût de la tranquillité (śāntarasa), qu’il considère comme le but ultime de tous les autres rasas.
Il compare l’expérience de ce rasa à celle de la libération spirituelle (mokṣa), qui constitue l’objectif ultime de toute existence humaine.
Goûte toujours la paix et abstiens-toi du perpétuel bavardage aux vains propos en évitant les expressions « qui es-tu ? pourquoi ? comment ? qu’est-cela ? » qui encombrent le chemin. Ce qui se révèle alors comme la lumière éclairant les distinctions entre existence et non-existence, c’est la manière d’être sans fissure, le Vide, le domaine de Śiva, la Réalité, le suprême brahman. (Hymnes De Abhinavagupta, Douze Stances de la Réalité Suprême, sloka 1, traduction par Lilian Silburn)
L’Aṣṭāvakra Gītā (poème mystique appartenant aux textes classiques de l’Advaita Vedānta ou non-dualité) enseigne que les émotions sont éphémères et appartiennent au domaine de l’illusion (māyā).
Malheurs et bonheurs, au cours du temps, ne surviennent que selon le seul destin ; celui qui est fermement convaincu de cela est heureux, les sens constamment apaisés ; il ne désire rien et il ne s’afflige de rien. (11-3)
Plaisir et peine, naissance et mort ne surviennent que selon le seul destin ; celui qui est fermement convaincu de cela et qui comprend qu’il n’y a pas d’objectif à atteindre, bien qu’agissant, il est parfaitement détendu et sans aucun attachement. (11-4)
La souffrance naît des pensées anxieuses et de rien d’autre en ce monde; fermement convaincu de cela et s’étant affranchi de celles-ci, il est heureux et apaisé en toute circonstance, celui dont les désirs ont disparu. (11-5)
Deux notes plus personnelles
La santé physique au cœur de la santé mentale et de l’évolution spirituelle
Tout au long de cet article, j’ai pris le temps d’évoquer les principaux rasas ainsi que les émotions transitoires tout en mentionnant parfois leurs impacts physiologiques.
Nos émotions ne sont pas étrangères à notre corps physique. Il est donc crucial de se concentrer sur la santé physiologique, notamment lorsque l’on aborde la gestion des traumatismes. Des études récentes ont d’ailleurs démontré le lien entre microbiotes et santé mentale (psychobiotiques). Certaines souches probiotiques, utilisées seules ou en association, pourraient avoir un impact sur les réactions liées au stress, les fonctions cognitives, l’activité cérébrale ou encore le sommeil. Par exemple, le Lactiplantibacillus plantarum P8 aurait des effets sur l’axe intestin-cerveau avec des atouts considérables dans la réduction du stress et de l’anxiété, ainsi que sur l’amélioration des fonctions cognitives et de la mémoire. Également, les souches probiotiques Bifidobacterium longum et Lactobacillus helveticus, se distinguent par leurs bienfaits démontrés pour réduire le stress.
Le microbiote, mais aussi l’exposition/la contamination aux métaux lourds, pesticides et perturbateurs endocriniens, ainsi que le rythme de vie effréné occidental doivent être analysés et remis en cause. Dans un monde hyper-médiatisé, dénutri et émotionnellement appauvri, il est très facile de tomber en « surcharge cognitive ».
Si nous chercherons śānta (la paix, la sérénité), alors il nous faut prendre en considération les aspects multifactoriels qui pourront perturber notre progression. Śānta devenant le symbole de la paix que nous faisons avec notre corps, notre esprit et notre environnement.

https://revueyoga.fr/2022/11/16/venkatesan-krishnamoorthy/
L’équithérapie, un véritable enseignement vers śānta
Les chevaux sont de magnifiques maîtres spirituels. Ils m’ont toujours beaucoup appris et plus particulièrement récemment, dans le cadre de la gestion des émotions.
Voici quelques sagesses du peuple cheval que j’aimerai vous partager :
Le premier enseignement : revivre son histoire de vie éternellement à la recherche des causes des émotions traumatiques n’est pas la solution. Comprendre l’origine de son « problème » ne veut pas dire en tirer une solution.
Le deuxième savoir du cheval consiste au détachement. Ne pas s’attacher au ressenti. Le cheval vit l’émotion sur l’instant, sans attache au passé et sans imagination du futur. Il garde, bien sûr, en mémoire les situations mais ne les revit pas et ne les projette pas dans l’avenir.
Numéro 3 : Vivre ses émotions totalement. La colère, la joie, la tristesse doivent être vécues entièrement. Se « vider l’esprit » ou l’action perpétuelle, ne fait qu’amplifier cette même émotion qui ne demande qu’à circuler et à être libéré.
Quatrième sagesse : nos émotions sont uniques, valides et légitimes. Peu importe le regard qu’autrui porte sur notre émotion, nous sommes libres de l’exprimer entièrement et sans entrave. Ce quatrième enseignement résonne particulièrement avec la blessure du rejet. Le cheval, tout comme l’humain, est un animal social pour qui le groupe et la notion d’appartenance signifie : survivre. Ce dernier savoir touche profondément au thème de la sécurité (à l’image de la pyramide de Maslow). Comment construire et maintenir un socle sécuritaire intérieur ? Cette douleur psychologique entre en résonance avec le concept de « faux self » en psychologie. Comment être totalement soi et s’accepter dans notre authenticité ? Des questionnements en réalité très profond et individuel qui ne pourront trouver réponse dans cet article.

Collines du Pendjab, vers 1750–1775
Met Museeum
Je souhaite également souligner l’importance du groupe, du clan, de l’entourage, qui fait parfois cruellement défaut en occident. Comment recréer du lien authentique dans une société hyperconnectée, mais paradoxalement marquée par une grande solitude ? Bien que la quête de śānta soit avant tout un voyage intérieur, il me semble essentiel de reconnaître l’influence du collectif dans cette recherche de paix. À l’image d’une ronde qui semble unie tout en étant formée d’individus distincts, nos sociétés sont des organismes vivants dont nous sommes une partie intégrante. Trouver la paix en soi, c’est ainsi transformer notre environnement et impacter ceux qui, inévitablement, suivent et suivront toujours le mouvement de cette ronde.
Tant qu’existe l’espace, tant qu’existent les êtres sensibles, puis-je moi aussi demeurer pour dissiper la souffrance du monde.
(Bodhisattvacaryāvatāra, Chapitre 10, Verset 55)
Sources :
Bṛhat parāśara horā śāstra, Girish Chand Sharma
Nāṭyaśāstra, Bharata-muni
Hymnes De Abhivana Gupta, Lilian Silburn
The Yoga Sutras of Patanjali, Sri Swami Satchidananda
Aṣṭāvakra Gītā, Pierre-Jean Laurent
The Yoga of the Nine Emotions: The Tantric Practice of Rasa Sadhana, Peter Marchand
Blog Yogamrita | Psychologie du yoga et Nava Rasa (neuf états intérieurs) | Article
